Le 4 août 2020, 500 à 600 tonnes de nitrate d’ammonium, résidu d’une cargaison de 2750 tonnes entreposée – pure folie criminelle – depuis 6 ans et demi dans un hangar du port, explosaient. Cette explosion fut considérée comme la plus forte non atomique de tous les temps provoquée par la main de l’homme : 219 morts répertoriés, 6500 blessés, le tiers de la ville quasi-détruite. Dans Beyrouth ravagée, les deux principales branches du Conservatoire, Zokak el Blat et Achrafieh situées au coeur de la ville, n’échappèrent pas au cataclysme.
A ce désastre s’ajoutent les effets combinés du Covid-19 commun au monde entier et, plus encore, ceux d’une crise politique, économique et financière, sociale, alimentaire et humanitaire, sanitaire et éducative, sans limites ni par son ampleur ni par sa durée. Beyrouth, qui fut la cité du bien-être et de la joie de vivre, le Liban qui était qualifié de « Suisse du Moyen-Orient », qui inspira au Pape Jean-Paul II, cette magnifique et si juste définition « Le Liban est plus qu’une nation, c’est un message » , le Liban perd ses forces vives. Ses médecins, ses infirmières, ses éducateurs et toute sa jeunesse émigrent ou tentent d’émigrer. Avec 2 à 3 heures d’électricité par jour, plus de carburants, plus de gaz, plus de médicaments, presque plus d’eau, parfois plus de pain… le Liban agonise.
Une capitale dévastée. Un pays sinistré. Mais en même temps, une étonnante vitalité culturelle et artistique, une foisonnante créativité des jeunes dans l’innovation technologique et autres. Le fondement du Liban c’est un socle commun civilisationnel et culturel qui s’est traduit dans un esprit de vivre ensemble ; c’est cela qu’il faut absolument sauver, avant l’Etat, et ses manigances politiques, avant même l’économie et ses banques.
Gardien du temple de la culture musicale classique et orientale, le Conservatoire du Liban, quasi centenaire puisque ses origines remontent à 1920, même s’il n’a pris sa forme institutionnelle actuelle qu’en 1959, a su montrer au monde contre vents et marées, malgré les vicissitudes nombreuses de la vie nationale libanaise, une résilience remarquable, entretenant par les concerts de ses deux orchestres au fil des générations, un public de mélomanes unique dans le monde arabe. Plus encore, en formant des élèves musiciens, gratuitement, avec pour priorité de faire intégrer aux plus méritants l’orchestre philharmonique. Malgré la crise multiforme, 5600 élèves sont inscrits aujourd’hui dans les différentes branches du Conservatoire. Mais précisément, ils manquent d’instruments de musique.
Si ses murs ont été restaurés par des mécènes libanais, le fonctionnement du Conservatoire – son âme – est à l’agonie. L’Etat libanais étant en faillite, son budget libellé en livres libanaises a perdu 95% de sa valeur en termes réels. Il lui manque donc principalement deux éléments constitutifs :
1- des fonds en devises étrangères pour payer les musiciens de ses orchestres, notamment ses musiciens étrangers qui représentaient la moitié de l’effectif de la Philharmonie et sont quasiment tous partis. Cela n’est pas notre propos.
2- des instruments de musique neufs ou restaurés (hautbois, clarinettes, bassons, trombones, cors d’harmonie), qu’il faut mettre à la disposition des élèves dont les parents libanais ne sont plus en mesure de les leur acheter. C’est là surtout que les institutions musicales et les mélomanes étrangers peuvent intervenir.
C’est dans cet esprit que s’inscrit l’initiative de la soprano libanaise Nadine Nassar et de la harpiste polonaise Anna Sikorzak-Olek qui se sont associées dans une tournée de concerts « Duo Voix et Harpe », commencée en Pologne (12 concerts, sept/oct. 2021), poursuivie à Bruxelles (Fondation Boghossian/Villa Empain déc. 2021) et qui atteint maintenant la France.
Pour le 1er concert de cette tournée française à Clermont-l’Hérault, la jeune et talentueuse harpiste Zoé Buyck a spontanément adhéré à cette cause de solidarité musicale et humaine ; elle accompagnera Nadine Nassar.
La recette et d’éventuels dons en instruments de musique à vent iront au Conservatoire de musique du Liban.
Nadine Nassar, soprano libanaise à la voix de cristal, a développé son art du chant lyrique en Pologne. Elle y a obtenu en 2011 la mention maximale d’Excellence pour son récital de Post Diplôme de l’Université Chopin et, en 2016, la médaille d’honneur polonaise de la Culture.
Nadine a grandi à Beyrouth dans une ambiance familiale de musique classique. Sa carrière s’épanouit au-delà du Liban et de la Pologne. Elle interprète plusieurs opéras de Mozart en version arabe (Zerlina dans Don Giovanni et Suzanna dans Le Nozze di Figaro) aux Emirats Arabes Unis avec au pupitre le chef polonais Zbigniew Graca – qu’elle retrouvera dix ans plus tard à Beyrouth pour le centenaire de la renaissance de la Pologne ; elle en interprète un troisième Bastien et Bastienne en arabe dialectal libanais avec le chef Harout Fazlian et, avec le même, dans Opera Scenes(version originale italienne), le duo Gilda/Il Duca dans Rigoletto et Violetta/Alfredo dans La Traviata de Verdi. Autre rôle à son actif au Liban : Adina dans L’Elisir d’Amore de Donizetti en italien.
Elle chante avec l’Orchestre Philharmonique du Liban sous la baguette de chefs libanais ou étrangers, notamment avec le polonaise Wojciech Czepiel, l’Autrichien Manfred Müssauer pour la version beyrouthine du fameux concert du Nouvel An viennois et l’espagnol Jordi Mora dans la 4ème symphonie de Mahler.
On la retrouve aussi à Vienne à deux reprises à l’Alte Rathaus et à la chapelle de la Hofburg, pour des récitals de Mozart en arabe ; à Prague, en soliste avec l’Atlanta Boys Choir (USA), à Wrocław avec le chef Jan Ślek, à Paris pour une création de musique contemporaine avec le compositeur libanais Zad Moultaka ; à Moscou, Londres à Ouessant et Quimper (France)… Elle coopère avec des artistes d’Europe centrale, en particulier deux musiciennes polonaises, la flûtiste Jadwiga Kotnowska et la harpiste Anna Sikorzak-Olek, avec laquelle elle forme un Duo Voix et Harpe qui donne de multiples concerts en Pologne, au Liban, à Paris, à Bruxelles et enregistre un CD.
Le grand pianiste libanais Henri Goraieb l’avait choisie comme partenaire musical, lui accordant le privilège, lui le concertiste international, de l’accompagner en concert. Elle lui doit d’avoir élevé sa belle voix au niveau de pur art vocal.